Être psychanalyste : Se prendre au jeu de la psychanalyse et de la vie. Florence Guignard Hommage à Marta BADONI 1938-2024 Société Psychanalytique Italienne 17 janvier 2026 Chers collègues et amis, Nous voici réunis pour rendre hommage à notre très chère amie Marta Badoni, et je ne vous cache pas que j’ai eu beaucoup de peine à me mettre à écrire ce modeste témoignage, tant je ne parviens pas à accepter sa disparition… Pourtant, n’est-ce pas la meilleure façon de la garder parmi nous, que de témoigner de tout ce qu’elle nous a apporté ? Bien entendu, je ne pourrai parler de ce « tout », non seulement parce que ses travaux dépassent de beaucoup mes quelques propos, mais aussi parce que seuls les poètes peuvent s’enhardir à exprimer l’ineffable d’une rencontre et d’une amitié. J’ai connu Marta en Suisse, tandis que nous étions toutes deux dans les débuts de notre formation « psy » : en psychiatrie pour elle, en psychologie clinique pour moi. Nous avons suivi des enseignements communs – notamment celui, inoubliable, de Julian de Ajuriaguerra – et chacune de nous deux a glané des graines différentes de cet enseignement : tandis que je me suis centrée sur un travail de recherche en équipe pluridisciplinaire dirigée par lui, sur les troubles du langage chez l’enfant, Marta s’est immédiatement sentie attirée par le travail sur le corps et avec le corps en psychothérapie, à partir d’un autre intérêt de ce maître tellement créatif : les apports possibles à la psychanalyse, d’une technique de relaxation. (Moi, j’ai bien essayé, mais comme je m’endormais à chaque fois que je participais à une séance collective de relaxation de formation, j’ai très vite arrêté … J’en ai saisi la raison plus tard, dans mon analyse !) L’intérêt d’Ajuriaguerra pour la pathologie de la tonicité chez le nouveau-né a été d’une importance considérable dans cette orientation de recherche, dans laquelle Marta s’est lancée avec toutes ses compétences et tout son enthousiasme. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée avec d’autres collègues, notamment Daisy de Saugy et Marie-Lise Roux, deux autres amies qui nous ont quittés voici plusieurs années, ainsi que Monique Dechaud-Ferbus, décédée récemment, à explorer pendant quelques temps cette voie originale de l’étude et du soin des douleurs du corps, notamment posturales et toniques, très souvent concomitantes d’une souffrance psychique. En France, une Société a été créée et existe toujours, elle se nomme l’AEPPC – Association pour l’Enseignement de la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, elle semble avoir abandonné la pratique de la relaxation pour se centrer sur d’autres paramètres de la relation au corps du patient durant les séances de psychothérapie analytique. À la même époque, j’ai commencé ma formation psychanalytique à la Société Suisse de Psychanalyse, et Marta et moi avons également suivi des séminaires et des supervisions de cas de psychothérapie analytique d’enfants avec René Henny, qui a formé des générations de thérapeutes d’enfants, et dont l’écoute de l’âme enfantine était exceptionnelle. Puis nos routes se sont séparées pendant plusieurs années : Marta est retournée en Italie et, comme les préfacières de son beau livre le décrivent si bien, elle a accompli son cursus au Centre Milanais de la SPI. Une fois devenue Membre à part entière de la SPI, elle a pris une place majeure dans la création et le fonctionnement d’une formation en psychanalyse de l’enfant de ce Centre. Pendant ce temps, je suis partie à Paris où j’ai terminé ma formation et où je suis devenue membre de la SPP, dont j’ai été deux fois Vice-Présidente – et dont j’ai refusé la présidence la deuxième fois, ne me sentant pas la vocation d’être à la barre d’un aussi gros bateau. Comme Marta, j’ai continué à me former – notamment avec James Gammill et Donald Meltzer – en psychanalyse de l’enfant, mais contrairement à elle, je n’ai jamais réussi, en plus de trente ans, à faire accepter par ma Société le projet d’installer une formation en psychanalyse de l’enfant pour ses candidats. Mon élection au COCAP (Committee On Child and Adolescent Psychoanalysis) de l’API en tant que Membre Formateur Direct en psychanalyse de l’enfant n’y a rien fait non plus – ça a probablement plutôt blessé certains de mes collègues… C’est alors qu’avec Annie Anzieu – confrontée aux mêmes problèmes dans sa société, l’APF – nous avons créé l’Association de Psychanalyse de l’Enfant (APE), que nous avons remplacée dix ans plus tard par une Société Européenne pour la Psychanalyse de l’Enfant et de l’Adolescent (SEPEA) dans un élan enthousiaste pour l’Europe naissante et le désir de faire fructifier les liens transfrontaliers et pluriculturels qu’entretenaient plusieurs d’entre nous. Le succès de ces deux entreprises a dépassé toutes nos prévisions. La SEPEA est maintenant une dame de plus de trente ans, elle existe toujours, contre les vents et les marées de l’IA, qui « saucissonne » de plus en plus l’activité diagnostique en psychiatrie de l’enfant, et lutte ouvertement contre l’intégration d’une quelconque activité psychanalytique dans les établissements publics de soin en France. Nous nous sommes retrouvées, Marta et moi, au rythme des Congrès internationaux, avec toujours le même plaisir et les mêmes affinités pour la pratique et l’enseignement de la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent. Nous avons participé ensemble à plusieurs Panels, notamment avec notre vieil ami commun, Luis Rodriguez de la Sierra, Membre Titulaire Formateur de la British Society of Psychoanalysis. Et un beau jour, Marta m’a engagée avec beaucoup de persuasion à la suivre dans un autre combat : la formation psychanalytique dans les pays de l’Est de l’Europe, organisée par Hanna Groen-Prakken, une collègue néerlandaise aujourd’hui disparue. C’était Marta, cette belle personnalité, une battante, avançant avec détermination mais sans violence, utilisant plutôt son élégance et son humour pour faire passer des idées d’une grande importance… Durant cette dernière décennie, Marta a également beaucoup contribué aux liens que j’ai tissés avec votre Centre, le Centre Milanais de la SPI, en même temps que se tissaient des liens entre la SEPEA et le Centre de Bologne, notamment avec Irene Ruggiero, Chiara Rosso, Franco d’Alberton, Carmen Riemer et Marco La Scala, pour ne citer qu’eux et m’excuser auprès de ceux que je n’ai pas nommés, mais qui sont aussi chers à mon cœur. Puis un jour, Marta m’a annoncé qu’elle était malade, et qu’il n’y avait pas d’espoir de guérison pour cette terrible maladie dite « orpheline »… Comme d’autres, je l’ai accompagnée jusqu’au bout avec toute mon affection quotidienne… et maintenant, une partie de moi s’est envolée avec elle… Encouragée et soutenue par ses nombreux amis, notamment Stefania Nicasi et Alessia Fusili de Camilis, Marta a mis toute sa détermination à terminer la rédaction de « Prendersi in gioco », l’un des livres les plus beaux et les plus utiles que j’aie connus concernant la clinique et la pratique de la psychanalyse. Prenant son point de départ dans la cure d’enfant, elle y étudie, en réalité, la totalité du champ analytique, sous l’angle du jeu et de l’implication profonde du psychanalyste dans sa participation à ce « jeu analytique ». En février 2023, vous, le Centre Milanais de la SPI m’avez fait l’honneur de m’inviter à discuter la présentation de son livre. Je vais consacrer la deuxième partie de mon hommage à reprendre et développer certaines de mes réflexions sur cet ouvrage qui n’a pas fini de m’inspirer. L’Infantile et l’espace de jeu analytique En installant l’espace de jeu comme modèle de toute cure psychanalytique, quel que soit l’âge du patient, Marta Badoni frappe un grand coup sur le plan métapsychologique : elle participe remarquablement à la démolition des défenses, toujours renaissantes, contre la découverte par Freud de l’existence d’un Infantile[1], basé sur des pulsions de vie et de mort qui s’intriquent en pulsions sexuelles, et qui perdurent la vie durant. Elle nous rappelle que notre travail quotidien de psychanalyste consiste précisément à soigner les rejetons des blessures de cet Infantile chez nos patients, quel que soit leur âge. Elle précise, en outre, que le premier et l’indispensable joueur, c’est l’analyste, faute de quoi la scène intersubjective reste vide, et la scène intérieure du patient cachée dans les coulisses, avec ses personnages, violents ou timides, tout-puissants ou désespérés, qui, lorsqu’ils n’obéissent pas à un metteur en scène guidé par l’automatisme de répétition lié au passé, disparaissent sous l’effet du clivage et du refoulement. Bien qu’elle ait traversé, au cours de sa vie, de nombreux événements traumatiques, Marta avait gardé d’excellentes relations avec son Infantile et lui avait appris l’humour et l’élégance. Elle qui a écrit combien elle était joyeuse et émue de revoir les Alpes suisses à chaque fois qu’elle arrivait au Col du Simplon, elle était demeurée résolument une Transalpine lumineuse et joyeuse, sans se faire écraser par le Sturm und Drang de la culture germanique que je connais bien, et qui domine aisément l’atmosphère helvétique. Alors que nous n’avons pas toujours envie d’entrer en contact proche avec notre propre Infantile, redoutant sa détresse, sa violence et son omnipotence impuissante, Marta suivait avec entrain ce qu’elle appelait l’obstination vivifiante des enfants à nous inciter au jeu. Ses élèves le savent mieux que moi encore : elle a enseigné à tout analyste à entrer dans le jeu de la séance, quel que soit le médium privilégié pour la communication et l’échange avec son patient. Du coup, la classique opposition « jeu-langage » retombe dans le non-sens de sa concrétude : depuis la terrible expérience de Frédéric II de Sicile, on sait que les bébés meurent si on ne leur parle pas, mais Marta nous rappelle une autre vérité, aussi capitale, quoique moins évidente : les adultes malades psychiquement souffrent de réminiscences qui requièrent d’être mises en jeu pour retrouver « les mots pour le dire », pour évoquer le très beau livre de Marie Cardinal[2]. L’interprétation comme objet du jeu Marta nous lègue aussi en héritage une question profondément métapsychologique : « … mais peut-on vraiment savoir avec qui l’on joue ? » Cette question comprend toute la problématique des relations identificatoires, de la dynamique transféro-contre-transférentielle et, donc, de l’interprétation. De la même façon qu’on reprend une balle ou qu’on la laisse rouler, qu’on accepte ou non une proposition au bridge ou au poker, une interprétation constitue un objet du jeu analytique, un objet qui peut être pris, ou non. Si elle n’est pas prise, ce sera au psychanalyste qu’il appartiendra à maintenir toute son attention et sa créativité pour se déplacer dans le champ de jeu analytique, pour acquérir un meilleur angle de vue sur la situation bloquée et tenter une meilleure intervention en choisissant le moment de celle-ci. Le patient aussi est encouragé à effectuer des déplacements, à abandonner un peu de son automatisme de répétition, de son sadisme ou de son masochisme, à mettre le nez hors de sa persécution ou de sa mélancolie. On pourrait dire que c’est la partie éducative de l’activité analytique. Cette façon de voir les choses a un effet non négligeable sur le renforcement du Moi du patient. Car tout partenaire de jeu est « quelque part » un égal. Dans ce hic et nunc du jeu, le patient est réellement considéré par l’analyste comme son « meilleur collègue », comme l’a si souvent écrit Bion. Le « hors-jeu ». Lorsque Marta était encore parmi nous, j’avais parlé ici de ce qu’elle a écrit des situations de « hors-jeu » : « …que sepasse-t-il, écrit-elle, si les joueurs ne réussissent pas à jouer parce qu’ils ont, à l’égard du jeu, des positions inconciliables ? » J’avais retenu trois de ses exemples cliniques : le petit garçon autiste qui, au lieu d’être attiré par la balle que lui lançait Marta et de chercher à s’en emparer, a regardé attentivement le trajet de celle-ci et l’a laissée s’enfoncer dans le nulle part de la non-relation ; la petite fille qui, au lieu de s’approprier l’espace de la séance pour exposer ses propres problèmes, a demandé à Marta de venir dans sa maison, dans son très problématique milieu familial, exprimant ainsi sa totale impuissance à se distancer de la complexité du drame familial pour en parler : ni représentation de choses, ni représentation de mots, une douleur sans nom ; Achille enfin, ce petit garçon pour qui Marta a confectionné des centaines d’avions en papier, jamais satisfaisants, s’essayant à toutes sortes d’interprétations jamais « reprises » par l’enfant, jusqu’à ce qu’un jour elle « craque » et lui dise qu’elle voulait juste apprendre à le connaître, mais qu’elle n’y arriverait jamais s’il ne l’y aidait pas… Elle a ajouté que, contrairement à l’expérience personnelle d’Arthur – d’une mère intrusive qui occupait tout le territoire psychique de son fils, du genre : « mets un pull, j’ai froid ! » – il existait dans le monde des grandes personnes qui voudraient bien être aidées par les enfants pour apprendre leur métier de thérapeute, d’éducateur ou de parent. Car si les enfants ne tiennent pas ce rôle-là, le monde ne peut pas continuer à tourner. Une telle intervention témoigne d’une profonde modestie et d’une belle commensalité avec ses patients, quel que soit leur âge. Avec Achille, elle a permis un renforcement du Moi de l’enfant, puisqu’elle impliquait que les petites personnes étaient des personnes à part entière, au même titre que les grandes. Elle est aussi profondément démocratique ; et, comme le remarquait Winston Churchill : « la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes. ». Le dénouement du jeu Marta accorde une place importante au « dénouement du jeu » dans la séance, résultant de son déroulement temporel, tant avec l’enfant et ses jouets, qu’avec l’adulte et ses paroles. Elle rejoint en cela Donald Meltzer, avec qui j’ai eu le privilège de travailler pendant plus de dix ans. Il pensait notamment que les identifications introjectives à l’analyste et aux objets internes dont il était le porteur se développaient principalement après la séparation du couple analytique. Je partage cette observation qui, somme toute, est bien logique, puisqu’il faut faire le deuil de la possession d’un autre pour pouvoir l’introjecter (voir Freud 1925-1917,Deuil et mélancolie). « Play » et « game » en psychanalyse… Cela faisait plusieurs jours que je m’efforçais de terminer ce bref hommage, sans y parvenir. Une nuit, je me suis réveillée avec cette idée évidente : terminer ce texte, c’est confirmer que Marta est bel et bien disparue, que mon dialogue avec elle n’est plus qu’intérieur depuis de nombreux mois, et que je vais devoir poursuivre mon chemin de deuil comme l’a si bien décrit Freud, en me remémorant chaque détail de mes souvenirs avec elle, pour les regarder comme appartenant au passé, avec, chaque fois, un peu de moi qui disparaît aussi, cette part de moi encore attachée à une réalité perdue à jamais en tant que réalité physique… Certes, la transformation prônée par Bion est aussi chère à ma pensée ; me voilà donc, une fois encore, à pied d’œuvre. Chaque jour depuis la mort de Marta, comme vous tous, ses collègues et ses élèves, et comme chacun de ses proches, à commencer par Mario et Andrea, ses fils chéris, et Daniela, si présente à ses côtés depuis si longtemps et jusqu’au bout, je m’efforce de faire de mon mieux. Je vous livre donc un petit fragment de ce travail de deuil, sous la forme d’une réflexion inspirée par l’importance primordiale, quasi philosophique, accordée par Marta à concevoir l’espace analytique comme un espace de jeu. Évidemment, l’espace de la vie peut aussi être considéré comme un espace de jeu, et bien des artistes s’y sont essayés avec de magnifiques succès. Dante, Shakespeare, Molière, Lamartine, pour ne citer qu’eux, mais aussi Bach, Vivaldi, Mozart, Chopin, Tchaïkovski parmi bien d’autres, et encore Michel-Ange, Léonard de Vinci, Munch, Picasso… pour n’en citer aussi que quelques-uns. Ma réflexion de psychanalyste m’a ainsi conduite à réunir ces deux termes winnicottiens utilisés ordinairement dans un rapport d’opposition par tous les psychanalystes: le play et le game, le jeu spontané – que l’on considère comme créatif et que l’on cherche donc à faire apparaître dans le champ analytique – et le jeu de règles, que l’on décrie en raison de sa rigidité monotone. Or, les travaux de Marta m’ont conduite à penser qu’ils étaient également en complémentarité : elle a toujours insisté sur l’importance de travailler à établir un cadre, un setting, précis et adapté à chaque patient – et j’ajouterai, à chaque étape du traitement analytique de chaque patient. Naturellement, il ne s’agit pas seulement des conditions extérieures de ce cadre – horaire, nombre de séances hebdomadaires, lieu de réception du patient, mobilier, plantes vertes, que sais-je ? – mais encore et surtout du cadre interne de l’analyste – disponibilité totale de l’écoute « sans mémoire ni désir » comme le précise Bion, c’est-à-dire, sans références à un savoir qui se propose précisément pour obturer l’inconnu et faire cesser l’incertitude fécondante, mais toujours si éprouvante… Tout psychanalyste sait combien un tel état d’esprit est facile à décrire et difficile à tenir durant chaque séance et à toutes les séances de chaque journée de travail. José Bleger estimait que les parties psychotiques du patient – et probablement aussi de l’analyste – se logent dans le cadre, d’où elles resurgissent de façon toujours inattendue et parfois très violente[3]. Éviter de prendre soin du cadre, c’est donc aussi éviter de se confronter au mode de fonctionnement psychotique, qui ne supporte pas l’incertitude et réfute le trépied de la symbolisation, relation entre le Moi, le symbole et l’objet symbolisé, comme l’a si bien écrit Hanna Segal[4] Je propose donc de considérer le cadre comme le lieu des games, des jeux de règles, qui apportent un contenantindispensable au travail sur les contenus, ces derniers s’exprimant préférentiellement dans les plays, les jeux spontanés, créatifs dans les meilleurs cas, lorsqu’ils ne débordent pas le cadre et ne dégénèrent pas en une pagaille destructrice. Visible chez les enfants, par exemple à travers l’état du bureau du psychanalyste en fin de séance, cette destructivité s’observe aussi chez les patients adultes – tel ce patient aux défenses obsessionnelles serrées qui, à la fin d’une séance où, pour la première fois en plusieurs années de cure analytique, avait réussi à entrer en contact avec ses émotions et été proche des larmes, a pris congé de moi en maugréant : « séance bien pauvre, aujourd’hui ! ». Je pense qu’il existe une relation de commensalité fructueuse entre le play et le game, du même ordre que celle qui relie le Moi à un Surmoi qui peut être rigide, ou ferme, écrasant ou protecteur, et surtout, qui évolue au cours de toute cure analytique, de conserve avec l’évolution du Moi et la différenciation en arborescence continuelle de la force pulsionnelle brute, suivant la généalogie des pulsions que j’ai proposée voici près de quarante ans déjà[5]. On peut retrouver cette commensalité dans ce qu’écrit Marta sur le langage : elle rappelle l’importance primordiale des berceuses et des nursery rhymes pour accompagner et rythmer les premiers mouvements et les premières lallations de l’infans. « Play » et « game » dans la vie… En ces temps si difficiles pour la terre, pour le monde, pour les générations à venir et… pour l’exercice de la psychanalyse, on ne peut que constater la raréfaction de ces deux formes de jeu dans leur version « soft » et conviviale. On pourrait dire qu’après une période prolongée d’impérialismes divers qui ont transformé le « game » en coercition meurtrière et étouffé le « play », ce dernier avait retrouvé des beaux jours au cours des « Trente Glorieuses ». Mais comme le « game » a été au même moment « jeté par-dessus les moulins » grâce à la formule devenue célèbre selon laquelle : « Il est interdit d’interdire », le « play » a perdu peu à peu de sa créativité. Car, tous les artistes le savent, aucune création ne voit le jour sans un corps-à-corps prolongé et épuisant du créateur avec la ou les matières dont il doit faire sortir celle-ci : c’est le rôle du « game », qui est le cadre, le contenant du « play ». En ces temps difficiles, « prenons-nous au jeu » de poursuivre sans relâche l’exercice de la psychanalyse, même si nous devons pour cela « entrer en résistance », comme ce fut le cas en Italie et en France lors de la 2e guerre mondiale. Suivons l’exemple de Marta qui, même malade, a saisi toutes les occasions de mettre des amis et des collègues en relation les uns avec les autres, de poser avec le sourire devant un gâteau d’anniversaire, et même, d’avoir une consultation thérapeutique avec un enfant, quelques semaines avant de s’envoler vers d’autres lieux, d’autres espaces de jeu, n’en doutons pas. Merci de m’avoir accueillie parmi vous pour participer à la « mise en jeu » de cette belle Journée de gratitude à l’égard de Marta. Florence Guignard Chandolin, 9 janvier 2026
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[1] Guignard F 1996 Au Vif de l’Infantile. Réflexions sur la situation analytique, Lausanne, Delachaux & Niestlé, Coll. « Champs psychanalytiques ». – traduit en italien par Anna Lastrico, Nel vivo dell’infantile. Riflessioni sulla situazione analitica, Presentazione di : Antonino Ferro, Milano, Franco Angeli, 1999 [2] Cardinal M. 1975 Les mots pour le dire, Paris, Grasset [3] Bleger J. 1966 Psychanalyse du cadre psychanalytique, in : Crise, Rupture et Dépassement, Paris Dunod 1979 [4] Segal H. 1957 Notes on symbol formation, Int. J. Psycho-Anal., 38, 391-397. Tr. fr. F. Guignard, Rev. Franç. Psychanal. XXXIV/4 p. 685-696, Paris P.U.F. 1970. Repris dans : Segal H. Délire et créativité, Paris, Des Femmes, 1987, p.93-111. [5] Guignard F. 1997 Épître à l’objet, Paris, P.U.F., Coll. Épîtres. Chap. 3, Généalogie des pulsions, p. 26-32. – traduit en italien par Noemi Icardi Ferro, Pulsioni e vicissitudini dell’oggetto, Borla, 2000. |